Qui était Bougainville
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QUI ÉTAIT BOUGAINVILLE

Olivier Chaline & Christophe Prazuck
Sorbonne Université / Institut de l’océan

Un Parisien qui devient marin

Rien n’annonçait le marin dans les origines familiales et géographiques de Louis-Antoine de Bougainville, né le 12 novembre 1729, à Paris, à l’emplacement de la rue du Temple, paroisse Saint-Merry, pas très loin des Halles. Sa famille était venue de Picardie à Paris et son père était notaire. La réussite sociale des Bougainville avait fait de ce dernier, devenu échevin de Paris, c’est-à-dire membre du conseil municipal, un bourgeois puis un gentilhomme, car il fut anobli en 1741. Fils d’un anobli pourvu de relations, Louis-Antoine fut dirigé vers la cour du roi et une carrière militaire. Il entra aux Mousquetaires noirs en 1750, même s’il reçut en parallèle une formation de mathématiques suffisamment poussée pour lui permettre de publier quatre ans plus tard un Traité de calcul intégral qui attira sur lui l’attention du monde savant et lui valut d’être reçu en 1756 dans la Royal Society de Londres, l’équivalent britannique de l’Académie des Sciences. C’est l’Angleterre qui lui valut de découvrir la mer, d’abord en prenant le bateau pour traverser la Manche et rejoindre Londres où, incertain sur son avenir, il fut brièvement secrétaire de l’ambassadeur de France. Ce fut aussi l’occasion de rencontrer une célébrité maritime, l’amiral George Anson qui venait de 1740 à 1744 d’effectuer le tour du monde, le premier par un Anglais depuis Francis Drake au XVIe siècle. Le récit de sa navigation avait été publié en 1749. Des noms s’inscrivirent dans la mémoire du jeune Français, notamment celui d’un archipel désolé de l’Atlantique Sud, les Malouines, des îles sur la route du Pacifique.

Acte de baptême de Louis Antoine de Bougainville le 13 novembre 1729 en l'église Saint-Merry à Paris.

Mais Bougainville séjourna à Londres alors que les deux pays étaient au bord de la guerre, à cause de l’Amérique du Nord où les colons anglais et les Franco-Canadiens s’affrontaient déjà dans la vallée de l’Ohio. Rentré à Paris, il devint capitaine de dragons et fut nommé aide de camp du général désigné pour commander au Canada, le marquis de Montcalm. Pour la première fois de sa vie, il traversa l’Atlantique, de Brest à Québec, au printemps 1756. Dès ce moment, plein de curiosité, il décida de tenir un journal de sa campagne. En trois ans, il traversa quatre fois l’Atlantique. La première fois, ce fut le commandant de la Licorne, le chevalier de La Rigaudière, qui se fit amicalement son instructeur. Lorsqu’il revint à l’automne 1758, envoyé à Versailles, il tira profit de ce qu’il avait appris pour tenir un véritable journal de navigation. Il repartit pour Québec au printemps 1759 et, fait colonel, arriva à temps pour la nouvelle campagne qui tourna très mal pour les Français. Montcalm livra bataille devant Québec, sans prendre le temps d’attendre les renforts avec notamment les troupes de Bougainville. Le général fut battu et tué. Québec capitula. Bougainville fit partie des dernières forces françaises à résister en 1760 et comme il parlait anglais, c’est lui qui fut chargé de porter la capitulation générale du Canada. C’est en prisonnier de guerre qu’il retraversa l’Atlantique, ayant dû s’engager à ne plus servir contre l’Angleterre jusqu’à la fin des hostilités.

Peinture d'une escadre, par François Roux

Amère dans sa conclusion, l’aventure lui a pourtant fait découvrir, outre les opérations militaires, la nature, l’océan, l’hiver canadien, l’immensité continentale et les peuples indiens – les Iroquois l’ont même naturalisé en lui donnant un nom dans leur langue, un autre monde qui l’a fasciné. Que faire maintenant ? Il proposa au Secrétaire d’État de la Marine, le duc de Choiseul, d’établir des Français aux Iles Malouines qui lui paraissaient offrir une bonne base de départ pour passer dans le Pacifique. Choiseul, qui cherchait à compenser par de nouveaux territoires ceux perdus en Amérique du Nord, donna son accord, sans se soucier des Espagnols. Il fit nommer Bougainville temporairement capitaine de vaisseau, en plus de colonel. La paix revenue, le nouveau marin quitta Saint-Malo vers ce lointain archipel., en 1764 puis de nouveau en 1765. Cette fois, c’était lui qui commandait. Il n’était plus passager. La deuxième année, il alla reconnaître le détroit de Magellan. Mais là encore l’affaire tourna court. Les alliés espagnols n’appréciant pas de voir les Français s’installer aux Malouines, Versailles décida de renoncer. C’est Bougainville qui fut envoyé d’abord négocier à Madrid, sans succès, puis évacuer la petite colonie, largement composée d’Acadiens (d’un territoire littoral au SO de la baie du Saint-Laurent) voués à l’errance depuis le « grand dérangement » qui leur a été imposé par les Britanniques en 1755. Mais on ferait d’une pierre deux coups : le triste voyage devait être englobé dans une expédition scientifique vers le Pacifique, peut-être destinée à faire oublier l’insuccès diplomatique.

Un scientifique qui n’embarque, pas seul

Amère dans sa conclusion, l’aventure lui a pourtant fait découvrir, outre les opérations militaires, la nature, l’océan, l’hiver canadien, l’immensité continentale et les peuples indiens – les Iroquois l’ont même naturalisé en lui donnant un nom dans leur langue, un autre monde qui l’a fasciné. Que faire maintenant ? Il proposa au Secrétaire d’État de la Marine, le duc de Choiseul, d’établir des Français aux Iles Malouines qui lui paraissaient offrir une bonne base de départ pour passer dans le Pacifique. Choiseul, qui cherchait à compenser par de nouveaux territoires ceux perdus en Amérique du Nord, donna son accord, sans se soucier des Espagnols. Il fit nommer Bougainville temporairement capitaine de vaisseau, en plus de colonel. La paix revenue, le nouveau marin quitta Saint-Malo vers ce lointain archipel., en 1764 puis de nouveau en 1765. Cette fois, c’était lui qui commandait. Il n’était plus passager. La deuxième année, il alla reconnaître le détroit de Magellan. Mais là encore l’affaire tourna court. Les alliés espagnols n’appréciant pas de voir les Français s’installer aux Malouines, Versailles décida de renoncer. C’est Bougainville qui fut envoyé d’abord négocier à Madrid, sans succès, puis évacuer la petite colonie, largement composée d’Acadiens (d’un territoire littoral au SO de la baie du Saint-Laurent) voués à l’errance depuis le « grand dérangement » qui leur a été imposé par les Britanniques en 1755. Mais on ferait d’une pierre deux coups : le triste voyage devait être englobé dans une expédition scientifique vers le Pacifique, peut-être destinée à faire oublier l’insuccès diplomatique.

Carte originale du Voyage autour du monde, de Louis-Antoine de Bougainville © BNF

L’improvisation et l’expérience se retrouvèrent dans le choix des deux navires : la Boudeuse, une frégate toute neuve, et l’Etoile, une flûte qui a déjà fait le voyage des Malouines. La première, taillée pour la vitesse et pourvue d’un équipage nombreux, pouvait paraître un bon choix, les frégates servant pour les reconnaissances et étant de plus en plus déployées aux colonies. Mais il ne s’agissait pas d’aller opérer aux Antilles. Le voyage allait être bien plus long et le bâtiment n’avait pas les soutes pour emporter des mois de vivres et d’eau. Il lui fallait donc une conserve. Ce serait l’Etoile, un bâtiment de charge racheté par la Marine pour transporter des troupes. L’expérience était clairement celle des hommes que Bougainville eut à commander : des marins et des scientifiques. Une partie des premiers avaient déjà embarqué ou servi sous ses ordres, au Canada et aux Malouines. Les Malouins formèrent la colonne vertébrale de l’encadrement et des équipages. Le second de la Boudeuse, Duclos-Guyot partit avec ses deux fils. Malouin aussi, Chenard de La Giraudais qui commandait l’Etoile. Les états-majors comprenaient aussi des officiers des vaisseaux du roi pleins d’expérience, signe que le corps ne manquait pas de compétences scientifiques, et des personnalités très diverses. Quoi de commun entre Caro le Lorientais, second de l’Etoile, Breton pieux et déjà familier de la mer de Chine, le chirurgien gascon Vivez, lui-aussi très éloigné des milieux intellectuels parisiens chers à Bougainville et le prince Charles de Nassau-Siegen, capitaine de dragons fêtard et endetté qui révéla des talents de diplomate et une intelligence qu’une vie trop facile avait laissé ignorer à Paris ? Mais il y avait plus insolite encore, à bord de l’Étoile : les savants. Il y avait d’abord le médecin botaniste Philibert Commerson, d’une curiosité infatigable, parfois brouillonne, en botanique, zoologie, minéralogie, mais aussi d’un caractère difficile, ce qui ne l’empêcha pas d’être flanqué de son inséparable domestique Baré qui s’avéra s’appeler Jeanne Baré et lui être très proche. C’est la première femme à avoir embarqué sur un bâtiment de la Marine (qui lui versa plus tard une pension) et pour un voyage scientifique, bref fait le tour du monde. Le second pilote et astronome, Pierre-Antoine Véron, était, lui, aussi compétent que discret. Il consacra beaucoup de ses travaux au calcul de la longitude par la méthode des distances lunaires. Même s’il n’en fut pas question dans les instructions de Bougainville, c’était un enjeu majeur pour les navigations du XVIIIsiècle. Enfin, aux Malouines, embarqua un jeune officier de l’armée faisant fonction d’ingénieur, Charles Routier de Romainville qui fit preuve d’un talent évident de cartographe. Son concours ne serait pas de trop pour faire avancer la connaissance d’un océan aussi lointain que mal connu, le Pacifique.

L’explorateur français du Pacifique

Le voyage de Bougainville a duré du 15 novembre 1766, date de son départ de Mindin, au 16 mars 1769, jour de son arrivée à Saint-Malo, soit un peu plus de deux ans. Mais une année a été absorbée par la cession des Malouines à l’Espagne. Lors d’une escale brésilienne, Commerson a découvert une fleur qu’il appellera plus tard « bougainvillée ». Ce n’est que le 15 novembre 1767 que la Boudeuse et l’Étoile purent faire voile vers le détroit de Magellan.

L’expédition s’écarta des côtes sud-américaines espagnoles, atteignit les « îles dangereuses » (le Sud des Tuamotu), arriva début avril 1768 devant Tahiti, y resta un peu plus d’une semaine, poursuivit par l’archipel des Petites Cyclades (Samoa), les Fidji, les Grandes Cyclades (Vanuatu), la Nouvelle Hollande (qu’il pressentit être importante, c’est la future Australie) les Salomon et ait enfin escale aux Moluques où il fut grand temps de trouver des vivres frais, Batavia enfin le principal établissement de la Compagnie des Indes hollandaise. Le retour se fit par le détroit de la Sonde puis l’île de France (Maurice aujourd’hui), le cap de Bonne Espérance et l’île de l’Ascension.

La Boudeuse

Quelle place occupe Bougainville dans l’histoire des voyages d’exploration du Pacifique ? Avant lui, il y a eu d’autres circumnavigations : Magellan, Quiros, Drake, Lemaire. Quelques mois avant lui, Byron a découvert les Tuamotu et Tahiti. Quelques mois après lui, Wallis et Carteret franchirent à leur tour le détroit de Magellan puis se séparèrent, allant chacun de leur côté. Wallis alla à son tour à Tahiti et Carteret passa aux Salomon. Surtout, fin août 1768 le captain Cook commença le premier de ses trois voyages dans le Pacifique et personne n’a autant que lui parcouru cet océan.

Quel est le bilan de cette navigation ? Il s’avère paradoxal à bien des égards. Rapportés aux instructions remises à Bougainville qui les avait préparées, les apports sont limités et décevants. Peu de terres inconnues ont été découvertes et même Tahiti a été visité quelques mois plus tôt par Byron. La question du continent austral est loin d’être tranchée. Bougainville n’est pas allé en Chine, loin s’en faut, et même les résultats scientifiques restent modestes. Le temps a toujours été compté pour les observations géographiques et hydrographiques, faute de vivres, car les navires choisis pour l’expédition ne permettaient pas d’en emporter assez pour être tranquille à cet égard. Impossible de s’attarder… et donc souvent d’aller à terre ou même de sonder méthodiquement. L’absence complète d’expérience antérieure française pour de tels voyages s’est faite sentir. Tout le temps passé à mettre en œuvre la cession des Malouines a pesé lourdement sur la suite du voyage. Le souci d’éviter les ports et routes des Espagnols dans le Pacifique a porté à s’écarter au plus tôt des côtes sud-américaines. La traversée de l’océan fut dès lors un pari alimentaire et sanitaire, pari hasardeux mais finalement gagné.

Bougainville a été un marin chanceux et la chance a été favorisée par la compétence de ses marins. Il n’a pas été en butte à l’hostilité de son équipage comme Cook le sera parfois. Il a su conserver son ascendant sur ses hommes, même lorsque les conditions de vie se sont aggravées à bord, faute de vivres frais, voire de vivres tout court. Le nombre de morts a été très réduit, ce qui est déjà un succès.

L’impact de cette navigation est à chercher ailleurs que dans ses objectifs officiels. La méthode de détermination de la longitude par le calcul des distances lunaires a été perfectionnée par Véron pendant le voyage. Mais une partie des résultats ont été perdus. Débarqués à l’île de France, Véron et Commerson y sont morts un peu plus tard, sans jamais être rentrés en France. Le fruit des travaux ambitieux mais désordonnés du médecin botaniste et ce qu’il avait recueilli aux escales parvint certes au Jardin du Roi (le Muséum national d’Histoire naturelle aujourd’hui) mais sans y être pleinement exploité.

Pourtant l’écho fut immense. Peu de temps après la fin d’une guerre perdue, notamment sur mer, contre la monarchie britannique, Bougainville avait montré que la France pouvait, elle-aussi, effectuer un tour du monde. Il était revenu avec un jeune Tahitien, Aoutourou, appelé désormais Louis et qui fit preuve d’une étonnante capacité d’adaptation aux salons parisiens. Surtout, il tira de son journal un ouvrage publié en 1771 puis en 1772, ce Voyage autour du monde qui marqua son siècle. Si les revues scientifiques et les marins ensuite n’en tinrent guère compte, le public, séduit par la plume du navigateur, retint avec fascination la description de Tahiti, la « Nouvelle Cythère ». Le récit de Bougainville rencontra directement les rêves et les fantasmes d’une partie de ses contemporains. L’homme naturel, ou le bon sauvage, leur semblait, dans son innocence primitive, très au-dessus d’une civilisation devenue dépravée. Bougainville lui-même, son journal en atteste, avait vécu avec éblouissement sa brève découverte de Tahiti, croyant y trouver cet âge d’or tenu pour perdu. Puis lors du voyage de retour les explications d’Aoutourou l’avaient amené à modérer son enthousiasme initial et firent de lui un des précurseurs de l’ethnologie. Mais les lecteurs ne retinrent bien souvent que ce qu’ils avaient envie de lire. Sous la plume de Diderot, l’un des Philosophes qui écrivit un Supplément au voyage de Bougainville qu’il se garda bien de publier, Tahiti devint plus que jamais un mythe, celui d’un monde heureux car sans contraintes, et un prétexte. Le réel a parfois du mal à se frayer un chemin, même au terme d’une expédition scientifique.

Voyage autour du monde, de Louis-Antoine de Bougainville, 2e édition, 1772. © Gallica

Avec ses apports et ses limites, cette première navigation fut marquante. Pour la première fois, marins et scientifiques collaborèrent, les premiers étant pour certains eux-mêmes des savants. Le retour d’expérience en fut pris en compte lorsque, en 1785, Louis XVI s’occupa personnellement de la préparation du voyage de La Pérouse. Les ambitions savantes ne cessèrent désormais de croître avec des marines britannique, française, espagnole, russe, de plus en plus impliquées dans les voyages scientifiques. Ouvert par John Byron, ce fut aussi le temps de Cook, de Kerguelen-Trémarec, de La Pérouse, de Billings, de Malaspina, d’Entrecasteaux, plus tard de Vancouver, de Baudin, de Krusenstern, de Dumont d’Urville, ou encore du HMS Challenger mesurant le fond des océans. Pour retrouver une telle synthèse d’ambition scientifique élevée et de courage physique, de politique et de philosophie, d’entreprises régaliennes et de volontés individuelles, il fallut attendre la « conquête de l’espace » à partir des années 1950, à un moment où l’on put croire qu’il y avait moins à apprendre sur l’océan.